Les carnets de campagne : Jean-Luc Mélenchon ou le numérique sombre

Article publié sur Silicon.fr

En exclusivité pour Silicon.fr, l’ex-président de Syntec Numérique décortique les enjeux numériques de la présidentielle. Si Jean-Luc Mélenchon brille par sa présence sur les réseaux sociaux, son programme démontre une méconnaissance du secteur.

Le candidat à l’élection présidentielle fait sans conteste la course en tête du point de vue du rayonnement numérique. En quelques mois, Jean-Luc Mélenchon a en effet su imposer sa présence sur tous les fronts numériques, avec 200 000 abonnés sur Youtube, 600 000 sur Facebook et plus de 900 000 sur Twitter.

Son apparition simultanée, le 5 février, lors de deux réunions publiques, en personne à Lyon et en hologramme à Paris a achevé de métamorphoser le leader de La France Insoumise en candidat numérique.

Comme je m’y suis déjà essayé avec plusieurs des candidats à la présidentielle d’avril 2017 dont je voulais décrypter avec le prisme particulier qui est le mien le programme numérique, j’ai tapé dans un moteur de recherche « Jean-Luc Mélenchon» et « numérique » et suis tombé sur les propositions-clés de son programme relatives au numérique.

 

Le numérique connoté négativement

Ce qui en tout premier lieu m’a frappé, c’est la coloration négative de ces propositions et leur caractère passablement vindicatif qui vont à l’encontre de l’image de « roi de l’Internet » victorieux du “continent numérique” qu’il s’est acquise par une utilisation habile des médias alternatifs. Curieusement, aucune de ses propositions ne donne d’indications « positives » sur l’apport des solutions numériques.

Les mots qu’il utilise pour articuler ses idées programmatiques sont quasi systématiquement chargés négativement et s’inscrivent dans un registre pour l’essentiel défensif. La transformation de la société par le numérique n’est, à aucun moment chez lui, connotée positivement.

A croire que le parti pris anticapitaliste et anti-libéral qui est le sien trouble sa vision des choses et lui fait voir le monde numérique et ses acteurs plus noirs qu’ils ne sont, notamment au travers d’un spectre dialectique qui appelle à la lutte ou à la résistance, c’est selon, entre différents champs de force perçus comme antagonistes : public-privé, libre-propriétaire, Open source-Licence, etc.

 

Sus à Microsoft, archétype du logiciel propriétaire

Dés lors, on comprend l’ambition qu’il est venu réaffirmer à Lyon de lutter contre « la mainmise du secteur privé sur les logiciels » tout comme la résistance qu’il affiche vis-à-vis des GAFAM (acronyme désignant Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft), les propos belliqueux qu’il tient à l’encontre des multinationales américaines, les mesures drastiques dont il a menacé les géants de l’Internet et du soft au risque de voir leurs filiales françaises s’en aller : « j’annonce à Microsoft qu’ils peuvent passer par-dessus bord tout leur programme de travail commun avec l’Education nationale ».

Même si ses communicants en maîtrisent parfaitement les rouages et peuvent créer l’illusion, comme ils en ont fait la démonstration avec l’organisation du meeting holographique de Paris, Jean-Luc Mélenchon quant à lui parle manifestement d’un sujet qu’il ne connaît pas.

Quand il parle des logiciels libres, c’est pour s’en prendre à Microsoft, qui représenterait l’archétype du logiciel propriétaire. Il oublie que Microsoft est devenu un acteur de l’Open Source. De plus, des centaines d’acteurs français sont des éditeurs de logiciels propriétaires. Le plus drôle dans cette histoire est que son équipe a utilisé Windows pour la retransmission en direct de son meeting…

Ce que Jean Luc Mélenchon reproche surtout à Microsoft, comme aux autres multinationales américaines, c’est leur phénoménal succès commercial en instantané et dans le temps. Les 21,7 milliards d’euros de chiffre d’affaires réalisé par Microsoft comparé aux 7,2 milliards d’euros des 100 premiers éditeurs français (Rapport 2016 Truffle 100/CXP), tout comme le chiffre d’affaires cumulé de Microsoft depuis sa création – plus de 1 000 milliards de dollars – lui sont proprement insupportables.

 

Menace sur l’industrie française de la data

On s’attendrait plutôt à trouver dans son programme des plans spécifiques d’accompagnement du secteur de l’édition logicielle en France qui, du fait de ses zones de fragilité, peut en effet faire l’objet de convoitises, mais qui est porteur d’avenir et où il existe de très nombreuses compétences très prisées à l’étranger. Cela d’autant plus que c’est un secteur sensible qui touche à des domaines de souveraineté (intelligence économique, sécurité…). Pas un mot !

Ce qui est vrai de l’industrie du logiciel l’est encore plus avec le Big Data et avec la problématique afférente des risques qui pèsent sur les organisations, les entreprises, les particuliers, et plus encore sur leurs données sensibles. Une problématique où nous avons besoin d’espaces de confiance. Jean-Luc Mélenchon en exclut a priori les acteurs privés dont il redoute la rapacité.

A ce compte, il pourrait remettre en cause les obligations actuelles des hébergeurs de données de santé qui sont aussi sévères du point de vue de la sécurisation des bases de données de santé que ces acteurs soient publics ou privés. Pour se prémunir contre le risque d’appropriation marchande des ESN, il prône un « investissement dans des infrastructures physiques détenues par le public » : seuls seraient habilités les Etablissements publics réputés a priori « safe ». De quoi mettre à mal tout un pan de l’industrie française de la data.

C’est très beau les grandes déclarations, de clamer haut et fort sa volonté d’inscrire « le droit d’accès à Internet » dans la Constitution, de se présenter comme le champion de l’innovation technologique et du numérique. Mais où est-il question dans son programme de transformation numérique de la société, d’engagements nationaux forts en matière d’Open Government ?

J’ai beau lire son projet de « République numérique », je cherche encore. Nulle part, en fait.

 

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