La pénurie d’informaticiens en France,
mythe ou réalité ?

Le paradoxe de l’existence d’une pénurie d’informaticiens avec celle, simultanément, de l’augmentation apparemment inéluctable du chômage dans le secteur numérique s’est, avec le temps et après réflexion, imposé à moi. Il n’en continue pas moins à interroger tous ceux qui, a contrario, n’ont pas vu le caractère paradoxal de la situation ni repéré sa pertinence.

C’est le lot commun, me direz-vous, de nombreuses anomalies intellectuelles que d’empêcher ceux qui en sont frappés d’y voir clair. Cet aveuglement peut aller jusqu’au « déni », au refus d’accepter la réalité telle qu’elle est voire, dans certains cas, de parler de « chômage négatif dans la profession ». Or le fait de ne pas voir qu’il y a du chômage dans le secteur de l’informatique n’est pas sans conséquence du point de vue de la problématique de l’emploi et du traitement du chômage selon que l’on se place du côté des employeurs qui se plaignent de ne pas pouvoir embaucher ou de celui des candidats laissés malencontreusement sur le carreau faute d’adéquation de leur profil avec la définition de poste.

Si l’on veut bien y réfléchir, cette situation que je qualifie à dessein de « paradoxale » en ce sens qu’elle est contraire à la perception/doxa commune, n’en est pas moins « explicable ». En réalité, personne n’a tort ou raison, ni le chef d’entreprise qui déplore à juste titre la pénurie d’ingénieurs et de techniciens qualifiés, autrement dit de candidats aux compétences pointues donc rares, ni ceux comme le MUNCI (association professionnelle fédérant les membres salariés, indépendants et demandeurs d’emploi des professions informatique, web & télécoms) qui, sans surprise, se focalisent sur la montée du chômage dans le secteur numérique.

Les chiffres sont là pour attester de la vérité de l’un et de l’autre des points de vue en présence. Tous les observateurs s’accordent en effet sur la réalité de l’augmentation du chômage des informaticiens dans notre pays. Pour autant, ils divergent radicalement quant à l’interprétation à donner de ces chiffres selon les définitions qui servent de « filtre » à leurs observations.

Ainsi, Marc Veyron, directeur conseil de MV Conseils, dans un article paru dans Le Monde du 23 novembre 2016 où il met à juste titre en exergue les difficultés de recrutement de la profession, va-t-il confondre à deux paragraphes de distance des réalités distinctes, celle de « postes à pourvoir » avec celle de « postes pourvus ». S’appuyant sur un rapport (en PDF) de la Direction de l’animation, de la recherche, des études et des statistiques (Dares) qui fait autorité, il fait observer qu’« on évalue à 50 000 le nombre d’emplois qui seraient actuellement non pourvus dans le domaine du numérique (développeurs, intégrateurs, designers UX/UI, conseillers en cybersécurité, animateurs de réseaux sociaux, etc.) et 191 000 d’ici à 2022 ».

Dans le paragraphe qui suit, faisant référence cette fois à l’enquête annuelle de Manpower Group sur la pénurie de talents menée dans 43 pays, il souligne qu’ « en France, les difficultés de recrutement persistent pour 23% des chefs d’entreprise interrogés. En 2016, l’un des enseignements de l’enquête est que les métiers de l’informatique gagnent une place dans le Top des postes les plus difficiles à pourvoir »

Il faut dépasser cette polémique sémantique. Je crois y être parvenu. Il ne vient plus à l’idée de personne de nier que les entreprises ont du mal à recruter alors même que le chômage continue d’augmenter. Maintenant que nous sommes au clair sur ce « chômage paradoxal » qui se caractérise par un chômage coexistant avec une pénurie de main-d’œuvre qualifiée et que l’on a compris qu’il fallait traiter le problème de la pénurie d’une certaine façon et celui du chômage d’une autre, intéressons-nous aux mesures prises pour remédier à la situation décrite dans les différents rapports.

Comment traiter le chômage des informaticiens ?

  • Le Gouvernement s’y emploie activement,
    • Dans sa feuille de route de février 2013, il avait demandé à Syntec Numérique d’être à l’initiative d’une étude prospective (CEP) sur les besoins en compétences et en recrutement de la filière numérique. Cette étude a été réalisée avec les partenaires sociaux et le Ministère du Travail, de l’Emploi, de la Formation professionnelle et du Dialogue social. Elle est à l’origine des mesures phares qui ont été prises.
    • en particulier, de la POEC (préparation opérationnelle à l’emploi collective), qui représente une avancée majeure, permettant de former des demandeurs d’emploi aux métiers sur lesquels nos entreprises ont des difficultés à recruter. Mise en œuvre sur décision des partenaires sociaux de la Branche, cette formule se différencie de la préparation opérationnelle à l’emploi individuel (POEI) qui, elle, est initiée par l’entreprise. Syntec Numérique s’est félicité lors de son point semestriel de novembre dernier que plus de 3 000 demandeurs d’emploi aient été formés et recrutés en 2016 via la POE soit plus de 7 200 en 3 ans.
  • La Branche n’est pas en reste en offrant des formations de nature collective ou individuelle (comme les Certificats de Qualification Professionnelle ou CQP qui peuvent être obtenus par le jeu de l’alternance) portées par les partenaires sociaux au sein du FAFIEC – l’OPCA en charge des métiers du numérique – qui répondent aux besoins des entreprises et des salariés et, à ce titre, aident efficacement à la résorption de la pénurie de personnels compétents recherchés par nos entreprises
  • Pour éviter que les personnes en poste ne se retrouvent au chômage parce que leurs compétences seront devenues obsolètes, la formation tout au long de la vie s’impose à tous. Le renouvellement très rapide des technologies exige de se former tout au long de la vie.

Comment traiter la pénurie ?

  • La Profession et les Écoles d’ingénieurs réunies au sein de l’association Pascaline s’y emploient également, depuis plus de 10 ans maintenant, en s’attachant à promouvoir les métiers du numérique auprès des jeunes, en particulier les jeunes filles, et en cherchant à les orienter vers des études d’ingénierie informatique
  • Notre secteur continue à manquer d’attractivité en dépit des efforts constants du Syntec Numérique comme par exemple la campagne de promotion et de sensibilisation des jeunes de 15 à 18 ans, baptisée « Les S’Nums », qui visait au travers d’une Web série, un mini-site Facebook, un quiz interactif et un social game à valoriser le potentiel de recrutement des adhérents à la Chambre professionnelle, tout en mettant en avant le panel des métiers existants dans ces secteurs afin de séduire les adolescents.
  • Pour attirer certains publics spécifiques vers les métiers du numérique, notamment les jeunes filles chez qui ils suscitent peu d’enthousiasme, plusieurs initiatives ont vu le jour qui mettent en avant leurs réussites et leurs talents comme le Trophée excellencia pour toutes les Femmes du Numérique ou encore #JamaisSansElles, association d’entrepreneurs du numérique qui s’élève, via Twitter, contre les préjugés sexistes et l’absence de représentativité de certains panels de conférences.
  • Le plan Syntec Numérique de formation à 360° « doit répondre à la grande coalition pour l’emploi IT de la Commission européenne qui recense un besoin de 900 000 emplois à pourvoir d’ici 2015 en Europe » comme je l’avais indiqué lors de sa présentation en janvier 2014, précisant qu’il fallait « donner aux jeunes, personnes en recherche d’emploi, seniors et décrocheurs la possibilité d’occuper ces emplois qui joueront un rôle moteur dans la prochaine phase de la révolution numérique : l’ère du numérique industriel ».
  • Le plan 100 data scientists d’Open en est une déclinaison qui s’adresse autant à des candidats extérieurs à l’entreprise qu’aux collaborateurs en interne.
  • La Grande Ecole du Numérique lancée le 17 septembre 2015 s’est donnée comme objectif de former 10 000 personnes aux métiers du numérique, au sein de 200 formations. Syntec Numérique qui est associé étroitement à cette magnifique initiative participe au groupement d’intérêt public qui a été créé pour animer cette école, la pérenniser et « assurer la cohérence entre formations et besoins des entreprises » comme l’a souligné son nouveau président.

La question de la pénurie, mythe ou réalité ? méritait d’être posée. Je me suis efforcé d’y répondre avec objectivité et, autant que faire se peut, en faisant montre d’un esprit de clairvoyance sans pour autant sous-estimer le chemin qui reste à parcourir en dépit des efforts de tous (État, professions…). Maintenant que les termes du débat ont été clarifiés, on voit bien que la controverse n’a plus lieu d’être et devrait permettre de se concentrer sur les solutions plutôt que sur la polémique. Il en va, par contre, différemment d’un sujet voisin qui fait régulièrement la Une des médias, je veux parler de la « destruction créatrice », thèse schumpétérienne qui se vérifierait de manière emblématique dans notre secteur et dont les effets profiteraient aux entreprises du numérique au détriment des autres.

Je vous donne rendez-vous dans une prochaine chronique dans laquelle j’examinerai les tenants et aboutissants de cette thèse qu’on nous oppose à tort selon moi, comme si l’IT était la principale responsable de la décroissance de l’industrie. Ce sujet appelle une réflexion.

Il me reste à vous souhaiter une belle année 2017 !

 

Crédit photo : Joel Beukelman

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