Ma préface du Code Informatique, fichiers, et libertés de Alain Bensoussan

Si la révolution numérique se mesurait à l’échelle d’une année, sans doute pourrions-nous dire que le printemps du numérique est achevé et que nous allons rentrer dans l’été, le temps des moissons. Dans L’ère numérique, un nouvel âge de l’humanité, Gilles Babinet écrit « La révolution numérique n’est qu’à ses prémisses et le rythme des innovations va progressivement s’accélérer ». Pourtant, en fait de prémisses,  notre quotidien en entreprise ou dans nos foyers a été plus bouleversé ces dix dernières années que durant les cinquante précédentes.

 

Cela a des conséquences non négligeables pour nos entreprises et pour l’Etat. Nos entreprises, d’abord, se voient profondément transformées dans tous leurs aspects. Les consommateurs sont devenus des « consomm’acteurs », qui interagissent directement avec les entreprises via les réseaux sociaux, pour donner leur avis, proposer des produits, des évolutions. C’est autant leur offre, dont les consommateurs sont devenus des gendarmes, que leur image que les acteurs du marché ont transformé avec eux et pour eux, en les menant notamment vers plus de sincérité et de transparence. Et nous n’en sommes qu’au démarrage de l’aventure « Big data », qui réinvente le marketing.

 

Entre entreprises, nous sommes allés bien au-delà de la différence entre marketing transactionnel et marketing relationnel. La généralisation des systèmes de gestion de relation client, le fameux CRM, a modifié de façon définitive non seulement la qualité des services proposés au client mais encore les outils internes de fonctionnement des entreprises.

 

Ces nouveaux outils permettent l’émergence de salariés plus libres dans leur organisation, adeptes du télétravail qui réduit la fatigue et la pollution des métropoles et plus conscients de leur rôle, des objectifs qui sont les leurs. Les entreprises deviennent, en réponse, des lieux de travail plus proches des jeunes de la « génération Y », en mal d’indépendance et tout à la fois plus créatifs et innovants que la « génération X ».

 

L’Etat, ensuite, participe de cette révolution. Des systèmes tels que la télé-déclaration, la demande de passeport en ligne, sont en train de se généraliser et rapprochent l’Etat du citoyen, qui, derrière son écran, se sent finalement plus proche et mieux compris de son administration. Elle n’est plus une longue file faite d’énervements mais une administration réactive et moderne. Le processus d’ouverture des données publiques est aussi un gisement formidable pour les entrepreneurs curieux qui vont développer des services : le Royaume-Uni, selon une étude Gartner, évalue à 6 milliards de livres sterling les bénéfices de sa démarche d’Open Data. L’Etat doit cependant continuer ses efforts de simplification. Outre une souplesse qui bénéficiera indubitablement aux administrés et aux entreprises, il s’agit d’un gisement d’économies, tant en ressources qu’en termes d’accès aux droits et, plus prosaïquement, de lutte contre la fraude.

 

Le virtuel est en fait devenu réel. Et ce nouveau monde a besoin de règles. Disons d’un nouveau code pour les codes informatiques. En premier lieu parce que ces révolutions font peur : peur de ne pas savoir maîtriser ses outils, peur pour ses données, peur enfin de la déshumanisation et d’une société où l’humain serait absent. Pourtant, nous voyons plutôt une nouvelle réalité où rien n’est binaire, mais par essence hybride : l’écoute en streaming se conjugue avec la fréquentation des concerts, l’e-commerce se complète avec de nouvelles expériences terrain, le moi s’exprime dans un multi communautarisme des réseaux, la globalisation de notre univers fait écho à l’économie circulaire. Ensuite, parce qu’elle génère une industrie prospère. L’industrie du numérique emploie 1,5 million de personnes (700 000 créations d’emplois ces 15 dernières années), recrute 40 000 personnes par an (dont 25 000 jeunes), et qu’elle génère 41 milliards d’euros de chiffre d’affaires, et qu’elle a connu une croissance de 25% en 2011 en France. Cette industrie est compétitive et moderne, elle crée des champions français dont l’exemple le plus parlant est celui de Criteo, rentré en 2013 au NASDAQ après moins de huit ans d’existence. Cette industrie recrute aussi les jeunes de haut niveau, formés en France et en Europe dans la droite ligne de la Stratégie de Lisbonne. Elle peine même à trouver suffisamment de talents, dans une époque marquée par un chômage très haut.  Mais nous pourrions aller plus loin, plus fort, plus haut, nous pouvons passer du printemps du numérique à son été avec une régulation pour accompagner la transformation.

 

En effet, si l’industrie du numérique est bien la réponse à la crise économique et sociale que nous traversons, elle ne pourra l’être efficacement que dans un cadre stable, sûr et souple. Qu’il s’agisse de cybersécurité, de souveraineté, de propriété intellectuelle, l’Etat doit offrir un cadre pour encourager l’attractivité de notre économie : une régulation pour accompagner la transformation, pour que la donnée, pétrole de l’économie numérique, soit un outil de développement.

 

L’Union européenne l’a bien compris avec le projet de règlement sur la protection des données personnelles engagé depuis 2 ans, qui est une chance unique d’appliquer des règles communes aux vingt-huit Etats membres et d’ouvrir la voie à une intégration européenne en matière de politique d’innovation et de développement de l’économie numérique au bénéfice de tous. Il est nécessaire qu’il y ait un débat public sur les données personnelles et qu’une voie constructive soit ouverte n’opposant pas protection de la vie privée, défense des libertés publiques, lutte contre le terrorisme et la criminalité organisée et enjeux de compétitivité de l’économie numérique et de l’innovation. Ce débat engage la compétitivité de nos industries du numérique au niveau mondial, qui opèrent dans tous les secteurs fortement utilisateurs d’information et de données personnelles, comme par exemple les banques et sociétés d’assurance, les télécommunications, les transports, la distribution et les services publics.

 

Il est aussi impérieux qu’un tel cadre juridique puisse devenir véritablement un levier pour les entreprises européennes dans la compétition mondiale. Il ne peut le devenir qu’en assurant pour tous, entreprises et citoyens, la protection d’un cadre juridique homogène, clair et certain dans l’espace européen facilitant notamment la vie des petites et moyennes entreprises.

 

Le code que vous tenez entre vos mains et qu’Alain Bensoussan a bien voulu me faire l’honneur de préfacer, est une pierre à la construction d’un environnement de confiance et de compétitivité et je le remercie de ce bel ouvrage, dont l’expertise et la qualité saura guider les profanes, les initiés et, peut-être, les régulateurs.

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