DSI versus Métiers : la controverse de l’été

Décidément, le numérique fait son chemin. Il a alimenté tout au long de l’été une controverse comme seuls des passionnés savent en produire. J’ai été involontairement à l’origine de cette polémique estivale ayant accordé au mois de mai dernier une interview au site d’information  le « Petit Web », lequel avait cru bon de résumer mon propos dans un titre de sa façon qui a suscité le débat: « à chaque fois qu’un DSI est promu responsable du digital, on a gagné » (http://www.petitweb.fr/actualites/guy-mamou-mani-a-chaque-fois-quun-dsi-est-promu-responsable-du-digital-on-a-gagne/)

Avec sa sagacité coutumière, Eric Mettout, directeur adjoint de la rédaction de L’Express et directeur éditorial de Lexpress.fr, qui avait repéré en bon professionnel qu’il est le développement sur twitter  d’un « débat sauvage» (sic) pour savoir qui, du DSI ou des Métiers, avait le plus de légitimité pour piloter la transformation numérique, a souhaité à son tour apporter sa pierre à l’édifice en publiant au cœur de l’été un papier (http://blogs.lexpress.fr/nouvelleformule/2014/07/30/a-chaque-fois-quun-dsi-est-promu-responsable-du-digital-on-est-mal-barre/ ) dans lequel il entendait prendre le contrepied des propos qui m’étaient prêtés par le chroniqueur du décodeur numérique.

Contrairement à ce que cette polémique sur fond de débats sémantiques et d’apparente opposition entre DSI et Métiers pourrait laisser croire, nos points de vue, certes contrastés, ne sont pas aussi éloignés que cela. On se souviendra que c’est moi qui ai changé le nom de Syntec Informatique en Syntec Numérique et celui de « société de services en ingénierie informatique » (SSII) en « entreprise de services du numérique » (ESN). Qu’on ne m’accuse pas après cela d’être le défenseur d’une définition étroite, unilatérale, de l’informatique.

Il faut toutefois se rendre à l’évidence, il y a une vraie différence entre l’informatique et le numérique, la DSI et les métiers. Je partage d’ailleurs la définition englobante qu’en donne Eric Mettout qui met bien en exergue cette différence sans nier pour autant la proximité des termes: « si le numérique, c’est de l’informatique, c’est aussi des tas d’autres choses, du contenu, des réseaux sociaux, de la communication, de la curiosité, de l’adaptabilité, de la réactivité… tous éléments dont les DSI ne sont pas naturellement des spécialistes ».

Là où nous divergeons c’est quand il écrit, fort de son expérience des rédactions confrontées quotidiennement aux injonctions des développeurs de site et autres DSI qui brident leurs « envies de mouvement perpétuel et de créativité non stop » au nom d’impératifs techniques, que « les deux fonctions sont contradictoires ».

En opposant ainsi des fonctions qui, dans la réalité, entretiennent entre elles des relations d’ordre – d’aucuns qualifierait cet ordre d’architectonique pour marquer l’éventuelle prééminence de l’une des fonctions sur l’autre -, Eric Mettout s’interdit de penser la révolution numérique en cours qu’il voit, à tort selon moi, exclusivement sous l’angle des métiers. La question qui se pose et qui est loin d’être triviale, est celle de savoir qui va  porter cette révolution, de la DSI ou des Métiers?

Les DSI portent d’ores et déjà, en raison même des compétences techniques qui leur sont reconnues, tout ce qui a trait à la sécurité, à la gestion et à la circulation des données. Les Métiers, quant à eux, doivent comprendre ces enjeux que sont la sécurité, l’intégrité, la protection des données, la disponibilité de la DSI.

Les métiers ont besoin du numérique pour exercer leur activité comme le fait justement remarquer notre journaliste : « lorsque les tuyaux sont fermés, c’est généralement plus catastrophique, plus immédiatement visible et inquiétant en tous cas, pour [les développeurs] que pour nous – aussi, parce que quand les dits tuyaux sont fermés, que l’info ne part pas ou que l’alerte arrive trop tard, la rédaction tape sur un seul et même clou, rarement la DSI, presque exclusivement son interlocuteur quotidien… le développeur. »

A contrario, je milite avec nos amis du CIGREF, pionniers s’il en est de la transformation numérique, pour que l’on n’oppose pas inutilement ces deux mondes, qu’il faut en réalité réconcilier. Je suis convaincu comme eux que la réussite de la transformation numérique des entreprises passera par la convergence entre les enjeux traditionnels de la DSI et ceux des métiers, comme on le voit par exemple avec l’alignement DSI-marketing en passe d’être réalisé.

En dépit des tensions liées à la croissance des budgets IT gérés en dehors de la DSI qui perdurent,  Ariane Beky  observe en effet que «  les directions informatique et marketing sont davantage prêtes à collaborer que par le passé, selon un sondage réalisé par Accenture Interactive auprès de 1 100 dirigeants dans 10 secteurs et 11 pays, dont la France, entre novembre 2013 et janvier 2014 ». Cette progression s’expliquerait selon elle « par la mutation numérique du marketing, combinée à la consumérisation de l’informatique (BYOD, Cloud, mobilité) »

C’était le sens même de mon interview. Mes propos retrouvent un regain d’actualité avec les déclarations  concordantes avec les miennes que vient de faire Nils Ehle, Head of CoE Operational Sales Transformation d’E.ON ( http://www.petitweb.fr/actualites/comment-e-on-se-transforme-pour-reconcilier-marketing-et-it/) qui montre que quand la DSI comprend les enjeux business de l’entreprise et, inversement, quand les métiers apprennent à composer avec les contraintes du numérique, on est sur le chemin critique du succès.

C’est en prenant conscience « que les systèmes d’information ne pouvaient fonctionner que s’ils étaient envisagés comme des éléments du processus de transformation globale de [son] business et de [sa] stratégie » que le géant de l’énergie a pu réussir simultanément la nécessaire convergence SI-métier et la transformation du marketing à l’échelle du groupe.

On l’aura compris, s’ils veulent porter avec quelque chance de succès la transformation numérique , les DSI devront faire leur révolution et s’approprier les questions que les métiers leur posent. Symétriquement, si les gens des métiers veulent porter la transformation numérique, ils doivent s’approprier les compétences des métiers informatiques. Ceux qui vont porter la transformation numérique en cours, ce sont donc de nouveaux profils, issus de l’un ou de l’autre monde ou qui viendront d’ailleurs, comme Nils Ehle, dés l’instant qu’ils porteront l’ensemble de ces enjeux

Pour la transformation numérique que nous sommes en train de vivre nous devons reconcevoir les modèles économiques des entreprises et, quel que soit le secteur d’activité, veiller à intégrer les métiers au système d’information dont les données deviennent le centre de l’intelligence de l’entreprise et sa richesse.

 

2 réflexions sur “DSI versus Métiers : la controverse de l’été

  1. Intéressant sujet. Dans ce contexte, que pensez-vous de la mise en place de « directions numériques » aux côtés de la DSI pour prendre en charge l’aspect « transformation numérique » de l’entreprise.

    Il semble que ce soit une pratique qui se développe, notamment, si je ne me trompe pas, à la SNCF. Autrement dit, la transformation numérique est-elle le rôle du seul DSI, qui a déjà beaucoup de chats à fouetter… ne serait-ce que celui d’offrir aux « métiers » les services dont ils ont besoin et de maintenir un outil fiable et cohérent ?

  2. Qui pourrait continuer à penser que nous traversons une ère morose 🙂

    Et c’’est en effet simpliste et limitant de penser qu’il s’agit d’un simple subterfuge du marketing que de transformer « Informatique en numérique » et « outsourcing en Cloud » .

    De belles perspectives de transformation, quoi s’il en soit, pour l’IT, pour les métiers, pour les entreprises !

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